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Entretien avec Nonzee Nimibutr | Archives 2006

Publié le 5 décembre 2009 par Bamboo :: Cinéma, Thailande & Co

En prélude à la semaine qui va suivre : retranscription d’une rencontre qui a eu lieu il y a quelques années… Une interview qui n’en était pas une, étant donné ma maladresse pour tenir le « micro du journaliste ».

Itw Nonzee Nimibutr

[Texte édite le 28 septembre 2006, dernière mise à jour le 5 décembre 2009]

De passage à Paris, Nonzee Nimibutr a généreusement répondu à quelques questions, entretien amical et informel. Un artiste mature et posé, nous offre quelques révélations quant à sa carrière et ses projets à venir.

• Quel a été le point de départ de votre carrière ?

J’ai commencé par réaliser des Music videos, cela a duré 3-4 ans. Puis je suis passé aux spots publicitaires. J’ai même par la suite fondé ma propre agence de publicité. Et un jour, je me suis véritablement mis au cinéma avec Dang Birelery’s and young gangsters.

Itw Nonzee Nimibutr #2

Le réalisateur lors de la présentation de Nang Nak à la Cinémathèque française

• Remontons dans le temps, Nang Nak est votre second film, comment vous est venue l’idée de le réaliser ?

En réalité, Nang Nak était mon tout premier projet mais j’ai d’abord fait une incartade par ce que je vous ai déjà évoqué. Mais j’y suis revenu car c’est un récit vraiment célèbre. Cette histoire a connu 21 versions que ce soit des adaptations télévisées ou cinématographiques, la mienne fut la 22ème. Je trouvais toutes ces adaptions trop éloignées de la légende originelle, et au fond peu de gens la connaissent vraiment. Tout comme pour un documentaire, j’ai donc effectué des recherches, qui ont duré 2 ans. Cela a donné une vision sensiblement différente. Pas de scoop, rien de réellement nouveau bien entendu, cependant une transposition plus véridique – me semble-t-il, en tenant compte qu’à l’origine les faits se déroulaient sous le règne de Rama IV, ce qui amène à s’intéresser aux détails, aux coutumes de l’époque.

Au lieu de percevoir uniquement en elle un esprit maléfique, on devrait plutôt avoir pitié de cette femme, au destin tragique dont s’est joué le sort.

• A l’étranger, en France notamment, on commence depuis peu à découvrir le cinéma thaï, certains affirment même que c’est la nouvelle vague venant d’Asie, après Hong-Kong, la Corée etc. Qu’en pensez-vous ?

Evidemment, j’en suis très content, qui ne le serait pas ? Je pense que cela fait environ 5-6 ans que le cinéma thaï se diffuse bien, petit à petit, c’est particulièrement positif. De manière assez classique, il y a le revers de la médaille. Les studios ne misent pas sur la diversité. Selon moi, c’est pourtant là où réside l’aspect séducteur du cinéma thaï : une grande variété, disposé d’un éventail le plus large possible. Il y a quelques années comme cela marchait, tout le monde ne faisait que des films d’horreurs. Tout ce qui avait peu de chance de rapporter, on passait outre. Les histoires d’amour notamment n’avaient pas tellement le vent en poupe, on évitait de prendre des risques, on coupait court. Le souci évident est la rapide lassitude qui gagne le public, si l’on y réfléchit un peu on sait qu’on va vite épuiser le potentiel. Il faut anticiper et faire en sorte qu’il y en ait pour tous les goûts, qu’on ne fasse pas tous la même chose. Je me souviens que ce n’était pas comme ça dans ma jeunesse, le cinéma thaï était constitué d’un agréable bric à braque, des histoires d’esprits-fantômes, d’amour ou encore des comédies loufoques, chacun y puisait ce qu’il souhaitait.

• Vous avez commencé comme réalisateur, puis êtes devenu producteur, qu’est-ce qui vous a poussé à faire de la production ?

Je suis devenu producteur dans le but d’aider des amis. J’ai commencé à l’être en premier pour soutenir les projets de Wisit. Puis je me suis dit qu’il fallait aussi aider Oxyde pour Bangkok Dangerous, idem pour Pen-ek avec Monrak Transistor. Au bout de plusieurs films produits, je suis heureusement revenu à la réalisation, mais la mort de ma productrice est venue bouleverser le cours des choses. Par la force du destin, étant donné qu’il n’y avait plus personne pour le faire j’ai dû reprendre.
(Anticipant la question que j’allais posée à savoir entre réalisateur et producteur quelle casquette préfère-t-il ?)

Je n’aime guère la fonction de producteur. Mais quand je vois qu’il y a tant de projets intéressants et personne pour les faire aboutir, je me sens contraint à prendre les affaires en main. En tant que producteur je cherche avant tout l’argent, le financement, il n’y a pas grand-chose d’autres. Je ne trouve pas cela particulièrement créatif, c’est du business.

• Vous avez financé des films qui ont eu pas mal de succès l’Ouverture, The Eye 2, Noo-hin : the movie, de quelle manière s’effectue la sélection, pourquoi produire tel film plutôt qu’un autre ?

Je suis cette règle : tout commence par le scénario, le scénario c’est l’essentiel. Quand on me présente un scripte qui sort du lot, alors je me dis que ça vaut la peine de le produire. A ce moment-là, j’interviens, la plupart du temps j’émets des conseils afin de perfectionner le tout. Il y a toujours nécessité de dialoguer avec le réalisateur du projet, et si au bout du compte à force de souplesse, d’adaptabilité, de confrontation d’idées, d’efforts de part et d’autre, on arrive à se mettre d’accord c’est bon signe, on peut y aller pour la suite.
La seconde condition réside dans le choix du réalisateur, je ne produis en fait que le travail de mes amis, c’est une question de confiance. Si par exemple un nouveau frappe à ma porte et souhaite me proposer un sujet, je préfère le prévenir que ça ne se fera pas immédiatement. Je vais devoir le tester, aussi bien son sérieux, son endurance que notre compatibilité mutuelle. Je l’intègre à mon groupe de travail ainsi je peux suivre son évolution et dès lors juger s’il est vraiment capable, compétent et prêt à s’accrocher. On peut former une équipe à ces conditions seulement, c’est une sorte d’intronisation, « de l’ordre du clan ». Je me dis que lorsque je le connaîtrai assez, il pourra se lancer à son tour. Il n’est pas simple de réunir des fonds, on ne peut pas se permettre un échec commercial ou la faillite surtout quand on vous confie de l’argent. Sans envisager des bénéfices colossaux, il faut que ce soit au moins rentable. Passer l’épreuve de confiance, savoir à qui on a à faire est donc primordiale.

C’est en tenant compte de ces facteurs que je prends la décision de produire et de contribuer avec une aide financière à une avancée artistique.

• Pour l’anecdote, vous avez fait vos classes à l’université de Silpakorn avec Wisit Sasanatieng. Il est le scénariste de plusieurs de vos films (Dang Birelery’s and young gangsters et Nang Nak), vous avez produit Les Larmes du tigre noir. Racontez-nous un peu les liens qui vous unit.

Nous sommes des amis proches, cela fait des années que l’on se connaît. En effet nous nous sommes rencontrés lors de nos études. A l’époque on organisait le vendredi soir ce que j’appellerais des « réunions pour des sujets ». Chacun venait avec ces idées de scénario, d’intrigues, d’histoires. On était plusieurs, Wisit mais aussi d’autres. On en parlait, on critiquait, on ressentait une émulation incroyable, chacun voulait surpasser ses camarades en termes de créativité, d’imagination. Dans un sens on peut considérer que cela fait très longtemps que Wisit et moi travaillons ensemble, depuis cette époque-là, somme toute. De ce groupe de passionnés assez nombreux au commencement, il n’est plus resté que 3-4 personnes. On peut dire sans prétention que ceux qui demeurent, sont les plus résistants. (ou les plus têtus ? avec un sourire)

• De même, vous avez produit les films de Pen-ek Ratanaruang, comment à débuter votre collaboration ?

J’ai rencontré Pen-ek par mon travail dans la pub, lui aussi était dans de ce milieu. On se croisait mais on n’était pas spécialement amis. Et il y a des hasards qui ne s’expliquent pas. On a réalisé nos premiers films quasiment en synchro. Quand j’ai présenté Dang Birelery’s and young gangsters, on découvrait Pen-ek avec Fun bar karaoke, quand je suis passé à Nang Nak, à son tour c’était 6ixty nin9. On a donc été invité dans les mêmes festivals à l’étranger en même temps, les circonstances faisaient qu’on se retrouvait et du coup on est devenu compagnons de route, voire compagnons de cuite (léger rire). C’est comme ça qu’on a passé pas mal de temps ensemble à discuter. Quand vous êtes à l’étranger, vous savez ça rapproche, on était tous les deux des réalisateurs thaï, qui s’entendaient bien, on se correspondait. C’est amusant d’ailleurs car on ne se voit pas tant en Thaïlande, nos rendez-vous se passent en fait à l’étranger ! Nous nous sommes rapprochés aussi parce que pour certains de nos films, nous avions pour productrice et amie, « Aom » Duangkamol Limcharoen (Note : décédée d’un cancer en 2003 très peu de temps après avoir produit Last life in the universe). Je pense qu’il est très doué. Chez nous il y a une expression qui dit un parmi des millions. Eh bien, voilà, c’est lui.

• Votre futur projet de métrage en co-production avec Singapour (Eric Khoo), un ghost thriller Toyol soulève une grande curiosité. A l’instar de Nang Nak, la trame est à la base tirée d’une vieille légende, cette fois les esprits de bébés que l’on doit nourrir…

Il y a une tendance générale en Asie du Sud-Est, on trouve des racines analogues autour de cette croyance en Malaisie, Singapore, Thaïlande, Indonésie. Elle apparaît jusqu’en Chine ! Chez nous, toyol est l’esprit d’un fœtus mort né, il a des pouvoirs considérables. On dit que si vous le nourrissez de sang alors on en appelle aux forces du mal, la magie noire, mais que si vous le nourrissez de lait sain, alors il peut être aussi très bénéfique, vous rendre riche, chanceux. Ce sont les deux aspects les plus extrêmes. Il existe toutes sortes de variations sur ce thème. Le toyol en thaï porte le nom de Khouman thong [1]. En fait l’idée de cette réalisation vient d’Eric Khoo. Il m’a raconté que la femme d’un ami, intriguée par cette bizarrerie avait rapporté un toyol et suite à cela la personne avait rencontré des tas d’ennuis, le mauvais œil quoi ! Cela semblait vraiment étrange, Eric m’a proposé d’en faire le sujet d’un film. Le titre anglais sera peut-être Womb

[1] Notes :

Khouman thong : golden baby ou le bébé d’or, on suppose que l’origine de la légende provient de Khun Chang Khun Paen, une des œuvres maîtresses en vers appartenant à la littérature classique thaï. Dans laquelle le héros, puissant général-guerrier découvrant épouse et enfant décédés, arrache le petit corps avec la certitude de s’accaparer un pouvoir (une force matricielle) qui va l’aider à vaincre ses ennemis. Remarque : en Océanie, on retrouve un symbole identique avec les Tikki.

Synopsis de Toyol : Un veuf et ses deux enfants s’installent en Thaïlande, le père s’étant amouraché d’une ravissante femme nommée Sirikul. Les relations entre la nouvelle belle-mère et les gamins s’établissent difficilement et des découvertes troublantes vont s’enchaîner.

• Beaucoup de questions restent également en suspend concernant votre autre production, Queen of Lung Kasuka [2]. C’est une fresque épique en deux épisodes à gros budget ?

Ce projet a commencé à germer quand j’ai tourné OK baytong dans le Sud de la Thaïlande. J’effectuais des repérages, j’ai par conséquent eu l’occasion de discuter avec des gens du Sud qui m’ont raconté des histoires populaires locales, avec ses rites spécifiques, ses particularités se distinguant du reste de la culture thaïe. J’ai complété ces informations par des recherches personnelles. A mon avis elles sont très peu connues de la majorité des Thaïs. Cette zone géographique s’appelait autrefois royaume de Lung Kasuka, une région indépendante. Les problèmes remontent certainement à cette époque, la province était très riche, commerçante, on était en présence d’un axe commercial majeur, elle a donc suscité les convoitises. Le royaume a connu quatre reines importantes. Sauf modification, je pense que le premier épisode de cette saga concernera les 3ères reines, le second sera réservé à la 4ème.

[2] Note :

La première partie porte le titre de Puen yaï jom salat : littéralement le canon du chef des pirates, faisant allusion au grand canon qui se trouve exposé encore aujourd’hui devant le ministère de la Défense à Bkk. L’histoire de cette province forme un arrière-plan où s’entremêlent aventures, actes de piraterie dans le golfe du Siam ou la mer d’Andaman.

• Avec ce film (et aussi Ok baytong), on pense à la situation difficile à la frontière sud de la Thaïlande. Il parait même que vous avez dû modifier le titre de votre film (à l’origine Queen of Pattani)… Ces problèmes avec les mouvements séparatistes musulmans semblent être un sujet qui vous intéresse ?

Le fait que j’ai tourné dans cette partie du pays a contribué à attiser ma curiosité et j’ai ainsi compris beaucoup de choses. Il existait un patrimoine culturel ancien déjà en place, des choses dont on parle peu. Comme je l’ai dit, c’est une contrée riche qui a éveillé nombre de convoitises. Tout le monde a donc souhaité l’occuper, l’annexer, la Thaïlande comme les autres. En apparence, on avait une situation de paix dans le coin. Les émissaires représentant le gouvernement thaï dans cette région appartenait à l’armée. Ils se sont implantés avec le temps en usant de patience, si vous voulez ils sont intégrés, assimilés à la population du coin. Présents depuis longtemps, ils pouvaient comprendre la situation, les enjeux, les conflits. Il y avait une sorte d’accord tacite qui permettait une forme de stabilité. On dit qu’à Rome on fait comme les romains : pour pouvoir être respecté, l’armée en place appliquait les méthodes, le mode de vie de la région. Mais le Premier Ministre Thaksin a modifié la donne. Il a remplacé l’armée par la police, des hommes à lui qui ne connaissaient pas ce terrain de jeu. De nouvelles têtes, de nouvelles règles, des changements soudain sans concertation, pourquoi respecter les vieux accords pacifistes ? Cela a donc commencé à dégénérer. Quant au changement de nom, oui très clairement j’ai crains un problème de censure, à cause de la connotation à présent autour de cette région du Sud, Pattani. Mais vous savez, mon film contient une part de vérité historique mais aussi une grande part d’imaginaire, c’est de la Fantasy.

• Justement en parlant de la situation politique et sociale de la Thaïlande, quel est votre opinion sur le coup d’état qui a eu lieu mardi 19 septembre ?

Je me trouvais dans le Sud précisément, lors de l’annonce de l’évènement. Et réellement la plupart des gens le flairaient. Je ne suis pas dans les arcanes de la politique mais même moi, je sentais que quelque chose se préparait. Cette opération a été soutenue par le Roi, tout le monde juge que c’est une véritable nécessité et on ne voit pas d’autre moyen de changer le gouvernement en place. Maintenant il faut du recul, on attend tous de voir. Si les conditions de ce coup d’état sont respectées, c’est-à-dire que des élections auront lieu bientôt, y compris en permettant au premier ministre limogé de se présenter, que c’est bien pour améliorer une situation qui n’allait vraiment plus, que c’est juste un dispositif transitoire, alors évidemment il apparaît nécessaire de le cautionner. Or on ne le sait pas bien sûr…

• REMERCIEMENTS | Alberto Del Fabro et Elodie Dufour | la Cinémathèque française •

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