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Nang Mai (Nymph) de Pen-Ek Ratanaruang à Cannes

Publié le 25 avril 2009 par Bamboo :: Cinéma, Thailande & Co

Des légendes très répandues en Thaïlande (dans d’autres pays du Sud-Est asiatique également) racontent que des végétaux – arbres ou plantes – sont habités par des esprits dénommés Nang Mai. Et naturellement, l’imaginaire collectif thaï les personnifie en une belle jeune femme aux longs cheveux.

Il existe plusieurs Nang Mai particulièrement célèbres, leurs noms sont liés à la nature de l’arbre qui les abrite. Le koki (Hopea odorata), grand arbre au tronc fort et noueux est très connu pour être possédé par un esprit Nang Mai. Avec ce bois de première qualité et extrêmement dur on constitue de larges planches destinées à la fabrication des bateaux, parfois des troncs entiers servent à tailler des pirogues. Cette variété d’arbres quasi sacrée, au moins autant que le teck ou le santal mais en deçà de l’arbre de la Bodhi (Ficus religiosa), ne pouvait être plantée jadis que par un roi ou un bonze. De façon notoire les esprits Nang Mai cherchent aussi refuge dans certains types de bananiers (Musa balbisiana), ceux qui produisent la banane plantain – peu appréciée en Thaïlande en raison de trop nombreuses graines au cœur du fruit et de son manque de finesse. Au Sud, dans la province de Songkhla au sein des villages, on peut même rencontrer un rituel propitiatoire dit de mariage ou d’alliance avec un esprit Nang Mai demeurant dans les manguiers.

Tout ceci explique la présence fréquente d’offrandes et de maisons des esprits aux pieds des arbres. Pour une comparaison éventuelle de tels récits animistes, on peut les rapprocher des légendes mythologiques grecques, entre Nymphe et Dryade.

Comme les curieux l’ont constaté, Nang Mai (titre international du film : Nymph) de Pen-ek Ratanaruang est en lice au 62ème festival de Cannes dans la section Un Certain Regard. Nombreuses sont les personnes à attendre après ce film que certains ont placé dans la catégorie Horreur. Il paraît cependant plus juste d’évoquer un thriller fantastique ou surnaturel à haute dose de frissons (à l’instar de Wisit Sasanatieng avec The Unseeable). D’après les propres termes du réalisateur, le scénario est fondé sur une relecture personnelle et actuelle de ces croyances aux esprits par le biais d’une histoire d’amour. Reste à savoir comment Pen-ek Ratanaruang va narrer cette histoire d’amour et d’entité fantomatique. Dans tous les cas pour servir cette fiction, il a fait appel à trois personnalités très en vogue actuellement en Thaïlande :

◊ « Peter » Nopachai Chayanam, acteur apparu dans Naresuan chapitres 2 et 3. Ce dernier a d’ailleurs affirmé s’être présenté au casting (pour le rôle du photographe, la trentaine) avec l’idée bien précise d’incarner enfin un personnage actuel et changer avec ses interprétations en costume d’époque.

◊ « Ekk » Chamanan Wanwinwet, présentateur télévisé sur la chaîne NBT.

◊ « Gybzy » Wanida Temthanaporn, ravissante chanteuse du groupe Girly Berry.
www.girlyberryclub.com

Cérémonie auspicieuse (« Buangsarawong ») initiée par FiveStar Production (producteur du côté thaïlandais) pour l’ouverture du tournage le 10 novembre 2008 :

Image de prévisualisation YouTube

[Le metteur en scène a connu un triste imprévu dans la conduite de ce travail, avec le décès soudain le 5 avril dernier à Bangkok de Wouter Barendrecht, l’un des patrons de Fortissimo et l’autre producteur du film (en vue du marché international) venu sur place pour le montage.]


• EDIT | le 15 mai 2009 •

Il y a quelques jours, FiveStar Production et Fortissimo Films ont mis à disposition le synopsis du film. C’est étrange, il faut croire que d’une langue à une autre, on a plus ou moins à dire… :


Version anglaise

A LONG TIME AGO IN AN UNNAMED FOREST an unfortunate young woman fell prey to two men. Soon after, the lifeless bodies of the two attackers were found floating down the stream nearby. No one knew what happened to the woman, or who or what had saved her life.
May is a city woman who has everything she could ask for. Things are looking stellar: her career is on the rise and her long-time husband, Nop, showers love and attention on her. But fate or desire play tricks on the couple who watches their lives drift by without much thought or reflection, and May starts an affair with Korn, himself a married man.
One day Nop, a professional photographer, is assigned to take a trip into the forest to film its wildlife. He decides to bring his wife along. But the journey slowly reveals how the invisible weight of their urban lifestyle haunts them like a spectre, since May insists on behaving as if she were still in the city. Her sole concerns are her laptop and her phone, and instead of working from the office she now works from the tent in the middle of the jungle. Nop, meanwhile, treks into the forest to take pictures of wild deer and forgotten cobwebs, and along the way he stumbles into a sad-looking tree, a lonely, mysterious specimen deep in the heart of the jungle. The tree, it seems, is calling out to him, pulling him closer to it, and Nop finds himself spellbound.
When her husband fails to return to the tent, May sets out to look for him but only finds his phone, then his sandal. Only then does she realize how precious their marriage is, and how desperately she needs Nop warmth and companionship. Yet when May returns home believing she lost her husband, Nop returns. But the forest has changed him into someone else, perhaps forever…

Je peux traduire également mais Allociné vient tout juste de mettre en ligne le synopsis français, fourni par les officiels de Cannes (non ?).


Version thaïe que j’ai traduite au plus près, sans fioriture.

May est une jeune citadine qui a tout ce que l’on peut souhaiter : une situation professionnelle bien établie, un époux – Nop – aimant et plein d’attention à son égard. Le sort va néanmoins se jouer d’elle et de ce désir enfoui au fond de son cœur, la pousser à faire fi de la morale et la conduire à l’adultère. May cache alors une aventure avec Korn, un jeune patron, oubliant chacun leurs attaches respectives.
Un jour, pour réaliser un reportage-photo en milieu naturel, Nop est amené à faire un périple en forêt . Il décide d’emmener sa femme avec l’idée de rétablir leur relation malmenée. Tentative guère concluante. Jusqu’à ce que Nop disparaisse dans la jungle. A jamais ? Contre toute attente il revient… différent, métamorphosé.

Affiche de Nymph

Il est écrit : « Elle attend pour le reprendre »
Sortie le 2 juillet 2009 en Thaïlande

• CREDIT PHOTO | FIVESTAR Production •


• EDIT | le 20 mai 2009 •

Aujourd’hui, la première mondiale de Nang Mai au Festival de Cannes. Pour ceux qui l’auront vu, vous me raconterez… En attendant, un petit aperçu avec ces quelques éléments :


SYNOPSIS

Quelque part dans la jungle, une jeune fille a jadis été agressée par deux hommes. Quelques jours plus tard, on devait retrouver les corps de ses agresseurs dans les eaux d’une rivière voisine, flottant au fil du courant, mais nul ne sut jamais ce qu’il était advenu de la malheureuse jeune fille, ni qui ou quoi avait pu lui sauver la vie.
May, une jeune citadine, a tout ce qu’elle peut désirer. Tout semble lui sourire : sa carrière est en plein essor et Nop, son époux de longue date, photographe professionnel, la comble d’amour et d’attentions. Mais le couple, qui se laisse vivre sans trop réfléchir, devient bientôt le jouet du destin ou du désir lorsque May noue une liaison avec Korn, un homme marié.
Le jour où Nop est chargé d’effectuer dans la jungle un reportage photographique sur la faune et la flore, il décide d’emmener May avec lui. Toutefois le voyage révèle le spectre qui hante le couple : la marque invisible que la vie citadine a imprimée sur eux. May s’entête à se conduire comme si elle était encore en ville : accrochée à ses ordinateur et téléphone portables, elle semble simplement avoir échangé son bureau pour une tente au milieu de la jungle. Nop pour sa part s’immerge dans la jungle, photographiant tout ce qu’il rencontre, cerfs sauvages ou toiles d’araignées séculaires, jusqu’au jour où il découvre, comme abandonné au milieu de la jungle, un arbre mystérieux duquel émane une infinie tristesse. L’arbre exerce sur Nop une puissante fascination, comme s’il lançait un cri vers lui, comme s’il cherchait à l’attirer à lui.
Voyant que Nop ne rentre pas à la tente, May part à sa recherche mais ne trouve que son téléphone puis une de ses sandales. C’est alors qu’elle se rend compte du prix qu’elle attache à son mariage et combien elle a besoin de la chaleur et de la présence de son époux. Croyant avoir perdu Nop à jamais, May rentre chez elle. C’est alors que celui-ci réapparaît. Mais la jungle l’a métamorphosé, peut-être de façon irrémédiable…


NATURE HUMAINE CONTRE NATURE TOUT COURT

Une note de Pen-ek Ratanaruang

Bien que ce film soit ce qu’il est convenu d’appeler un film de fantômes, j’ai moins cherché à faire un film d’horreur qu’un film de mystère. Cette histoire d’amour insolite, qui met en présence un homme, une femme et un arbre, accorde une importance particulière au mystère et à l’étrange. D’une certaine manière, on peut dire qu’il s’agit d’une tentative pour inscrire une histoire à la Edgard Allan Poe dans un contexte contemporain. Il s’agit aussi d’une tentative pour observer la nature humaine en la considérant d’un point de vue opposé au point de vue habituel, celui du monde des esprits. Les films qui font intervenir des fantômes ou esprits quels qu’ils soient ont tendance pour la plupart à présenter ces esprits comme relevant des forces du mal. Dans ce film, j’espère me montrer plus équitable à l’égard des esprits et les hommes présenteront quant à eux bien des aspects maléfiques. En fait, si le film est réussi, les hommes apparaîtront probablement plus malfaisants que les esprits.
Pensez à toutes les choses monstrueuses que nous infligeons à nous-mêmes, aux autres et à la nature. Croyez-vous que les esprits seraient capables de telles horreurs ? Je pense que non.

Pen-ek
Janvier 2009


L’APPEL DE LA NATURE

Une interview de Pen-ek Ratanaruang

• Quand La Nymphe a été annoncé, on a pensé que vous alliez faire pour la première fois un « film de fantôme ». Mais le film n’est pas du tout un film de fantôme au sens traditionnel du terme. Quelle a été votre approche pour gérer la coexistence du monde des hommes et de celui des esprits au sein de ce récit ?

D’emblée, je me suis dit qu’esprits et hommes devraient dans ce film se comporter de façon raisonnable les uns à l’égard des autres, agir comme des êtres civilisés. Jamais il n’a été question de dépeindre les esprits comme des êtres effrayants ou vicieux. C’est pour cette raison que l’apparence du fantôme dans le film n’a rien de monstrueux et que ses apparitions ne sont jamais accompagnées de bruitages ou de musique visant à donner la chair de poule. Au début du film, un des personnages fait remarquer que nous, les hommes, ne sommes pas les seuls à habiter ce monde et que toutes sortes d’esprits vivent parmi nous. Cela définit bien l’esprit dans lequel le film été conçu. : à aucun moment les hommes et les esprits ne sont traités de façon à les différencier.


• Par-delà sa composante surnaturelle, La Nymphe semble centré essentiellement sur le problème du mariage et ce que cela signifie pour un couple. Vous n’êtes pas marié, alors qu’est-ce qui vous intéresse en tant que réalisateur dans les mariages difficiles et les couples mal assortis ?

J’appartiens à ces gens qui ont la chance d’être incapables de développer une relation amoureuse réussie. Chaque fois que j’entreprends une liaison, je prends cela au sérieux et je fais tout mon possible pour éviter les « erreurs » que j’ai pu commettre dans mes liaisons précédentes. Mais quelque soient les efforts que je fais, il semble qu’à chaque fois ma compagne et moi-même nous nous trouvions confrontés à de nouvelles difficultés qui aboutissent à autant d’erreurs nouvelles. La réussite d’une liaison me semble être pour beaucoup une question de chance. Parfois, il m’arrive même de penser que je ne suis peut-être pas du tout fait pour cette activité de l’âge adulte ; mais en fait, quand je parle à des gens qui semblent avoir réussi leur vie de couple, la plupart d’entre eux ne me semblent pas vraiment différents de moi. C’est pourquoi, petit à petit, je me suis mis à m’intéresser à ce sujet. Vous savez, je serais vraiment très, très content de faire des films sur des gens heureux qui passent leur temps à rire et à chanter. Mais quand je me mets à écrire, c’est le thème des mariages difficiles et des couples mal assortis qui se présente à moi et je suis bien trop heureux de céder à son invitation. Je suppose que tant que je n’aurai pas résolu mes propres problèmes de couple, je continuerai à faire des films sur ce sujet.


• Une bonne moitié de La Nymphe se passe dans la jungle, alors que vos six films précédents avaient un caractère urbain très marqué. En quoi cela a-t-il influencé la texture du film ? Et de façon plus générale, en quoi les lieux de tournage influencent-ils votre façon de penser et de filmer ?

Habituellement, avant d’entreprendre l’écriture d’un scénario, je me rends sur les lieux de l’action pour y chercher l’inspiration. C’est dire toute l’importance que j’attache au cadre de mes films. La jungle était pour moi quelque chose de tout à fait nouveau. J’y suis retourné à plusieurs reprises pendant que je travaillais le scénario. Chaque fois, je me sentais vraiment totalement désorienté et c’était loin de me déplaire. Mais ce n’était rien à côté du tournage du film proprement dit. Passer deux mois entiers dans la jungle a constitué pour moi une expérience extraordinaire. Le tournage y était plus problématique et plus lent qu’un tournage dans des maisons, hôtels, couloirs et autre toilettes qui constituent mes décors habituels – et nous avons fini par tourner très souvent en caméra à l’épaule. Les bruits de la jungle sont aussi quelque chose d’extraordinaire. À tel moment, la jungle était incroyablement bruyante et l’instant d’après tout se taisait. Quelquefois ces bruits étaient très agréables, mais ils pouvaient aussi devenir brusquement terrifiants, sans qu’on puisse dire pourquoi. Quand on se promène dans la jungle, qu’on regarde les arbres ou le paysage, on se dit que d’innombrables « souvenirs », quantité d’ « histoires » doivent être enfouis là. Cette sensation a inspiré la séquence d’ouverture du film, laquelle d’un strict point de vue narratif n’a pas du tout de rapport avec le récit. Dans cette séquence, la jungle est dépeinte comme une entité à la fois magnifique, terrifiante et mythique. Pour ce qui est de la texture du film, alors que du point de vue visuel, du fait que nous tenions la caméra très près des personnages afin de capter ce qui se passait dans leur tête, il n’y a pas vraiment de différence entre les scènes de jungle et les scènes de ville, les caractéristiques sonores de ces deux composantes seront très différentes. D’où le choix de ne pas utiliser de musique. Un des rôles de la musique est généralement de créer une unité entre les différentes composantes d’un film et il fallait au contraire que chacune des parties du film soit différente de l’autre.


• La nature, si vous me permettez un cliché cher aux critiques, constitue un personnage à part entière dans votre film. Au point que l’on peut dire que La Nymphe contient un message écologique. En tant que citadin, comment concevez-vous les rapports entre les hommes et la nature ?

Quiconque possède une once de bon sens vous dira que nous abusons de la nature, comme si elle nous était redevable de quelque chose. Hommes d’affaires importants et politiciens corrompus abattent des arbres pour leur propre profit, comme s’ils les avaient plantés de leurs mains – un phénomène bien connu en Thaïlande. Chacun sait que partout où l’homme pose le pied, il détruit la nature, qu’il s’agisse de la jungle, des plages voire du monde sous-marin. Ce que notre égoïsme inflige ainsi à la nature est tout simplement honteux. Ce n’est pas étonnant que les histoires de fantôme aient été inventées. Cela oblige les hommes à respecter un tant soit peu la nature. Ainsi, curieusement, nous les Thaïs, nous prions souvent les arbres après leur avoir « pissé » dessus. Ce qui ne nous empêche pas de les abattre sans discernement.
La différence entre le réel et l’imaginaire n’est pas toujours évidente dans le film, et cela moins du fait des superstitions que de celui de l’état d’esprit des personnages. C’est pourquoi le film, bien que fondé sur une certaine tradition animiste thaïe, possède un ton à la David Lynch. Mais ces deux influences ne sont peut-être pas aussi différentes qu’on pourrait le penser.
Je me suis laissé dire que David Lynch pratique la méditation de façon régulière depuis quelque trente-cinq ans. Et qu’il fume aussi pas mal. Vous ne pensez pas que cela l’aide à approcher le monde des esprits ? Blague à part, Inland Empire m’a toujours fait l’effet d’un sacré film de fantôme.


• Il me semble qu’en matière de casting vous aviez le don de choisir des actrices qui donnent à vos films un poids et un attrait particulier. Cette fois-ci, vous avez choisi une jeune chanteuse pop, ce qui est fort surprenant. Qu’est-ce que vous recherchez en particulier quand vous sélectionnez une actrice ?

C’est uniquement une question d’instinct. Je ne sais pas réellement ce que je recherche dans une actrice. Cela varie selon les rôles. Pour le rôle de May, ma directrice de casting m’a proposé cinq ou six candidates – toutes parfaites pour le rôle. Trop parfaites. Quand j’ai vu ces filles, il m’a paru évident que toutes convenaient merveilleusement et qu’elles étaient tout à fait capables d’interpréter le rôle. Mais en même temps, j’avais cette impression tenace que, si je choisissais l’une d’elle pour le rôle principal, mon film deviendrait pour moi profondément ennuyeux à faire comme à regarder. J’avais le sentiment que dès que j’aurais choisi l’une d’elles, le film serait en quelque sorte « fait ». Achevé et parfait. Et que ni le tournage ni le montage ne pourraient m’apporter quelque sensation forte ou quelque surprise que ce soit. En même temps, j’aurais bien été incapable de dire pourquoi je voulais voir d’autres candidates, ni ce que je cherchais exactement.
Comme malgré elle, ma directrice de casting m’a alors montré les bouts d’essai de Vanida, avec des tas de précautions, en soulignant que celle-ci ne ressemblait en rien de près ou de loin au personnage que j’avais créé dans le scénario. En une minute, j’ai découvert en elle ce qui manquait dans le scénario et dans les autres candidates : la culpabilité. Vanida avait l’air d’avoir fait quelque chose de mal et d’avoir peur que les autres ne le découvrent. Et c’est pour cela que je l’ai choisie. Ma directrice de casting s’est insurgée, disant qu’elle n’était pas du tout la May du scénario. Je lui ai répondu que dans ce cas il me faudrait réécrire le scénario. Et c’est ce que j’ai fait.
Le personnage du mari, Nop, est un photographe professionnel qui n’utilise pas d’appareil numérique et est resté fidèle au support argentique. Mais paradoxalement La Nymphe est votre premier film tourné en numérique. Que pensez-vous de la mutation esthétique que vivent actuellement réalisateurs et spectateurs ?
Avec Nop, j’ai voulu dépeindre quelqu’un qui ne se sent pas la force de suivre le rythme de l’évolution technologique. En fait, une fois ses photos prises, il doit en scanner les tirages papier pour les charger sur son ordinateur afin de les envoyer à son éditeur. Photographier sur pellicule constitue donc pour lui en réalité une perte de temps, mais il reste fidèle à cette technique – peut-être simplement pour prouver que c’est encore possible. Pour ce qui est de mon film, c’est pour des raisons purement esthétiques qu’il a été tourné entièrement en
numérique. J’ai vu des tas de films tournés dans la jungle et je n’ai jamais aimé le résultat. Pour pouvoir couvrir un espace important la nuit dans la jungle, il faut beaucoup de gros projecteurs que l’on doit dissimuler derrière des arbres ou maintenir soigneusement hors champ. Comme la caméra devait pouvoir suivre les personnages partout au fil de leurs errances dans la jungle, il était hors de question de planter des projecteurs où que ce soit. La seule solution était donc de tourner en nuit américaine et d’utiliser la lumière naturelle au maximum. On a fait des tests sur pellicule et en digital sur les lieux de tournage, sans éclairage artificiel. Et les résultats les plus satisfaisants ont été obtenus avec une caméra RED. On a pensé qu’à partir de ce résultat, plutôt que de recourir à une simulation réaliste de la nuit comme on le voit dans tant de films, il nous serait possible de créer notre propre nuit « maison » en postproduction.
Je ne suis pas un expert, mais mon instinct me dit que tourner sur pellicule est appelé à devenir une rareté, un peu ce que le vinyle est au CD ou au MP3. Si la pellicule existe encore, c’est moins pour les besoins de la production que pour ceux de la distribution. La majorité des cinémas dans le monde sont équipés pour projeter des copies sur pellicule. Dès que les salles pourront projeter des films sur support numérique, qu’un film dans son entier tiendra sur une clé USB, la pellicule et les bandes n’auront pratiquement plus de raison d’exister.


• Depuis vos deux ou trois derniers films, vous semblez vous tourner vers un cinéma épuré, minimaliste, « zéro pour cent de matières grasses » en quelque sorte. La Nymphe est votre septième film. Quelle est votre perception de votre parcours – peut-être faudrait-il dire aventure – de cinéaste ?

Pour moi, c’est avant tout un parcours, mais c’est probablement une aventure pour mes producteurs. Comme vous le savez, je n’ai pas reçu de formation de cinéaste au sens académique du terme, ni même jamais imaginé que je pourrais le devenir. C’est le destin qui m’a amené là où je suis maintenant. Aussi je découvre ma voie au fur et à mesure que je fais des films. Dans mes trois premiers films, j’apprenais à raconter une histoire et à susciter l’intérêt du spectateur de façon conventionnelle. Maintenant, ces films me semblent plutôt relever du dessin animé. Avec mon quatrième film, Last Life in the Universe, j’ai découvert par hasard une approche plus subtile. Ça a été comme un don du ciel. Dans chacun des films qui suivi, j’ai cherché à expérimenter et à trouver ma propre voix dans une direction plus subtile et plus ambigüe. Plus je fais de films, plus ils sont épurés et minimalistes. Une telle approche me permet semble-t-il de mieux donner au spectateur le temps d’éprouver les sentiments des personnages. Et c’est tellement libérateur de ne pas avoir à se précipiter sans cesse à l’étape suivante de l’action de peur que le spectateur ne s’ennuie. Mes scénarios se font eux aussi de plus en plus épurés, mes personnages font de plus en plus des choses ordinaires et, de film en film, une certaine quiétude se développe. C’est pour moi un défi que de faire cela tout en continuant à essayer d’intéresser le spectateur. Je ne sais pas à quel point j’ai réussi mais je vais continuer sur cette voie tant que cela m’intéressera. Ce serait sans doute moins stressant si je ne me souciais pas en même temps de divertir le spectateur. Mais je tiens à ce que les spectateurs aiment mes films. Si je me suis mis à faire des films, c’est parce que j’aimais aller au cinéma.

• CREDIT POUR CE FORMIDABLE DOSSIER DE PRESSE | Kong Rithdee | Bangkok Post •

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