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Dossier spécial Wisit Sasanatieng | Les Larmes du Tigre Noir

Publié le 7 mai 2009 par Bamboo :: Cinéma, Thailande & Co

Premier d’une série d’articles pour un pas à pas chronologique sur les traces de Wisit Sasanatieng.

Baptême de feu : Les Larmes du Tigre Noir – titre original Fah Talai Jone

Les Larmes du Tigre Noir

Dam et Rumphoei se sont rencontrés durant leur enfance et de ce moment, leur destin fut scellé. La jolie Rumphoei et son père, de la vieille aristocratie thaïe, fuient les tumultes de la capitale lors de la Seconde Guerre mondiale pour se réfugier au cœur d’un village dans la province de Suphanburi. Une promenade en barque qui finit mal, cause la punition de Dam. C’est le premier signe pour le héros de ce que lui réservera désormais le destin : le poids des malentendus, de l’incompréhension et une solitude malgré soi. Peu de temps après, la petite fille et son père repartent pour Bangkok.

Dix ans se sont écoulés, les deux jeunes gens se retrouvent dans la même université. Malgré les obstacles (Dam est renvoyé de l’établissement pour s’être battu et avoir défendu une fois de plus la jeune femme), ils s’avouent leur amour. Ils jurent de se rejoindre plus tard à l’ancien kiosque, souvenir de leur balade, niché parmi les lotus, celui-là même surnommé « abri de l’amoureux qui patiente après la jeune demoiselle »*. Mais ce rêve projeté, tourne court lorsque Dam découvre en rentrant que son père et ses proches ont été assassinés. Pour les venger, il enfreint les lois et fait justice en devenant Sua Dam ou Tigre Noir, désormais bras droit du vieux Sua Fai. De nouveau, la fatalité se charge donc de lui faire rater de peu le rendez-vous fixé avec Rumphoei. Cette dernière se résout alors à épouser le lieutenant Kamtchon que son père maintenant gouverneur de la province de Suphanburi, a choisi. Son père compte en effet sur ce jeune militaire pour débarrasser la région des hors-la-loi et de leur chef Sua Fai. De hasard en retrouvailles, l’histoire s’ingéniera à croiser tous ces protagonistes jusqu’à la conclusion présagée.

* Sala raw nang, traduction tendance XIXème siècle : « abri du galant soupirant après sa jeune amante »

Sala raw nang

Le trailer, excellente accroche

http://www.dailymotion.com/video/x6yuwv


Anecdotes et petites notes autour de Les Larmes du Tigre Noir

A l’heure actuelle, tout a déjà été dit ou écrit sur ce film : un pastiche drôle et inventif, un brin sentimental et triste, un brin cocasse et iconoclaste. Un roman d’amour à l’eau de rose décliné en Technicolor version postmoderne. Le réalisateur jongle avec les clichés des westerns tant américains que spaghetti, entre art visuel et bande dessinée, histoire d’amour et fatale tragédie. Inspirations réussies et hommages affirmés. Comment fait le magicien ? Ne demandez pas à comprendre. Ne fixez pas les mains du prestidigitateur. Laissez-vous happer par le tourbillon.

Pour ma part, j’ai listé dans un parti pris de fouillis, des données glanées de-ci de-là au cours de mes recherches et de mon travail, dans la mesure où elles permettent parfois de lire entre les lignes de cette histoire.

Nonzee Nimibutr, l’un des producteurs a rapporté avec humour lors d’un entretien collectif dans l’émission Fah Talai Jone Fever diffusée sur la chaîne 3 « Au début quand Wisit a exposé son projet, personne n’a rien compris ! Mais alors rien. On ne comprenait rien à ses idées, donc quant à les imaginer ! Petit à petit, en s’expliquant à l’aide de croquis, il a réussi à nous faire comprendre. Toutefois cela fut tellement long qu’entre temps, on a travaillé sur Nang Nak. Puis on est revenu sur Les Larmes du Tigre Noir. »

Fah talai jone ou échinacée d’Inde (Andrographis Paniculata) est une plante thérapeutique ayant bonne place aussi bien dans la pharmacopée chinoise qu’en médecine ayurvédique, très prisée pour soigner les rhumes, les symptômes grippaux. D’après Wisit, ce nom de plante lui trottait dans la tête depuis un moment, il cherchait pour désigner le film « quelque chose qui claque et qui soit classe ». « Le film est semblable à la plante, naguère on en buvait des décoctions, aujourd’hui on la prend sous forme de gélule translucide. Cela colle parfaitement : Les Larmes du Tigre noir réécrit les traditions romanesques dans le cinéma thaïlandais avec la magie des techniques modernes » a-t-il déclaré. Littéralement Fah Talai Jone signifie Le ciel tombe sur le bandit (sur la tête du bandit). En interprétation plus imagée Que la foudre s’abatte sur le bandit.

En Thaïlande, parallèlement à l’existence d’une aristocratie héréditaire, il existait des titres de noblesse ou de rang liés à la hiérarchie dans la société. Ce système fut mis en place dans le but d’organiser l’administration royale et était supposé promouvoir le mérite, le professionnalisme, l’efficacité des fonctionnaires, en définitive de laisser matière à gravir les échelons (idéalement). La terre appartient de façon ultime au monarque, lequel octroie pour le fonctionnement du royaume des parcelles à chacun selon son statut. À partir de 400 rais de terre (1 rai = 1600 m²) le détenteur était de haute classe, en dessous de ce chiffre on appartenait à la catégorie des roturiers. Ce dispositif aux rouages complexes compose le système Sakdina (communément appelé système féodal thaï, dont l’esclavage était un autre élément).

Suivant cette structure, le père de l’héroïne possède le titre de Phraya (son nom complet : Phraya Prasit Rachasena ) entre Chao Phraya et Phra, par conséquent on peut en déduire qu’il est à la fois haut fonctionnaire royal et membre des plus antiques familles (puisque le régime Sakdina est extrêmement ancien). Ce qui lui confère d’autant plus de légitimité et de pouvoir, et rend sa fille tout aussi inaccessible.

Dua le père du héros n’est pas un simple villageois mais chef de village. Cela explique que Dam a la possibilité de suivre des études supérieures, mirage éphémère qui un instant fait croire qu’il pourra échapper à sa destinée. Dua d’ailleurs est tué car on le jalouse et brigue sa place.

Il y a le cliché de la nounou protectrice et confidente de tous les secrets et chagrins.

Comiquement la bande des hors-la loi a pour meneur Sua Fai, un tigre qui se nomme Coton / Fai.

Les acteurs qui incarnent ces quatre personnages sont célèbres, de la génération des films dont Wisit rappelle l’empreinte nostalgique.

Au tour maintenant de la jeunesse :

Dès le générique Les Larmes du Tigre Noir rend hommage au réalisateur Rattana Pestonji.

Dam a la beauté archétype du héros thaï thaï (pas d’erreur j’ai bien tapé deux fois thaï) en d’autres termes typiquement thaï, des traits aiguisés et un teint mat voire basané d’où son nom Dam / Noir. Wisit a déclaré qu’il a pris pour modèle le bel acteur Chana Sriubon qui fait parti de la distribution des comédiens affectionnés par Rattana Pestonji – cf. Country Hotel, Forever Yours. Chatchai Ngamsan qui joue Dam, avait auparavant collaboré avec Wisit pour un tournage de publicité. Voyez-vous même :

« Super classe en Wrangler » dixit le slogan.

Image de prévisualisation YouTube

Toujours selon le metteur en scène, il y avait depuis longtemps dans les productions thaïes des rôles tenus par des eurasiens. Il a pensé pour le rôle de Rumphoei à « une jeune femme dont les traits seraient proches de Rattanawadi Rattanaphan, fille aînée de Rattana Pestonji et marquante dans le film Soie Noire ». Sa décision de choisir une jeune actrice – Stella Malucchi (italo-colombienne) – de nationalité non thaïe a suscité des réticences au niveau local.

Concernant le lieutenant Kamtchon, encore une fois par opposition au héros traditionnel, il est censé correspondre à la classe montante sino-thaï. Le jeune homme est clair de peau aux yeux plus bridés, cliché de la beauté à la chinoise, riche et ambitieux.

Lieutenant Kamtchon

Cette ensemble forme un classique du genre, des jeunes gens de classes différentes, des anciennes familles nobiliaires thaïes – récurrences obligatoires dans les romans à épisode ou romans à l’eau de rose (nam naow / eau croupie est bizarrement l’expression équivalente en thaï, donc on parle de romans ou de feuilletons TV de style « eau croupie », l’odeur en est évidemment moins délicate que la rose…)

Ceci – Seconde Guerre mondiale, manoir grandiose, titre de noblesse ancien, parterre de lotus en fleur, karma en tant que concept essentiel – ainsi que l’ambiance générale  se retrouvent en particulier dans la célèbre fresque romanesque Les Quatre Règnes de Kukrit Pramot.

Les chansons Oldies, des vieux standards aux airs lancinants, qui donnent l’impression voulue de tourner sur un vieux gramophone ou d’être diffusés par un poste TSF, participent à la réminiscence de ces films, ces feuilletons.

[Je m’attacherai dans de prochains articles à en traduire certaines…]

Le film a connu en Thaïlande un échec commercial cuisant jusqu’à sa sélection au Festival de Cannes 2001 (Un Certain Regard). Aux Etats-Unis, il fut acheté par Miramax qui l’a juste gardé pendant un temps dans ses tiroirs, déclarant pour que l’oeuvre passe auprès du public américain, qu’il fallait en modifier la fin. Jusqu’à ce que Magnolia Pictures la rachète et celle-ci fut enfin distribuée.

Les fans les plus assidus ont relevé quelques incohérences. Lorsque l’héroïne descend du train qui l’amène de Bangkok au petit village, le quai de gare se situe à gauche. Mais quand il est temps de repartir, donc dans le sens opposé, le quai se situe invariablement à gauche…

Les deux amoureux vont s’enlacer sur la plage, en décor de fond au loin des montagnes, pourtant la station balnéaire de Bangpu n’est pas en altitude, le lieu ne comporte aucun relief.

Rumphoei et Dam

Pour conclure, Wisit a ajouté « Quand le film fut entièrement terminé, comme on n’avait plus rien à faire [éclat de rire de Nonzee], on a tout réuni storyboard, visuels etc. etc. ». Sa compagne Siripan Techajindawong a mis son talent d’écriture pour parachever cela en livre.

La police typographique utilisée, a été spécialement conçue pour les besoins du film par Siam Ruay Design. SR FahtalaiJone NP est en téléchargement libre sur le site.

Petit supplément dans la galerie des curiosités, deux pubs du cinéaste :

Kraithong vu par Wisit (à bicyclette…)

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Ma préférée, un avant-goût de la cité des canidés, non ?

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• CREDIT VISUELS | MAGNOLIA Pictures •


• EDIT | le 9 mai 2009 •

Il existe de nombreuses variations dans la transcription des noms propres, j’ai choisi par commodité celle qui revient la plus fréquemment et dont la sonorité est la plus proche, mais bon c’est un détail. Beaucoup des infos réunies, sont tirées du livre ci-dessus évoqué et du bonus DVD :
Les Larmes du Tigre Noir de Wisit Sasanatieng (Thaïlande)
Sortie DVD zone 2 le 2 juillet 2003 | EuropaCorp

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5 commentaires

  1. Le 7 mai 2009 à 18:26 | Permalien

    Superbe article ! Il ne faut pas oublier la bande son et des titres inoubliables comme « fon shang faa (ฝนสั่งฟ้า) »krai ja medtaa (ใครจะเมตตา) »

    j’ai à la maison deux affiches dédicacées de Wisit en personne !!! Citizen Dog et « pen choo kap phii » :wink:

  2. Le 29 mai 2009 à 20:43 | Permalien

    Purée de mammouth !
    Pas encore eu le temps de lire, mais voilà un blog de la mort qui va me plaire à fond !
    J’adôôore Wisit Sasanatieng, j’ai adoré ce film et encore plus Citizen Dog.
    Merci !
    (c’est dingue, tous les gens qui adorent les macarons semble aimer encore plus le cinéma thaï… ) .

    P.S. : je ne lirait pas les articles sur Nymph avant de l’avoir vu, j’aime l’effet de surprise… et j’adôôôre Pen-ek Ratanaruang (Monrak Transistor, chef d’oeuvre absolu, Ploy aussi très bien).
    J’ai dit que j’adôôôrais aussi Tadanobu Asano ?
    T’as vu « The taste of tea » ?

    Et « Le pensionnat », hein, hein, c’est-y pas un chef d’oeuvre aussi, avec son coté inclassable dans ces catégories (fantastique, drame, comédie dramatique…) toutes faites pour réduire l’imagination ?

    (OK, j’arrête de m’exciter sur ton blog, désolé)

  3. Le 3 juin 2009 à 18:34 | Permalien

    …et de mémoire il est souvent torse-nu dans le « sublimement étrange » Vagues Invisibles =). C’est l’actrice/chanteuse/artiste Chara qui doit être contente!

  4. Le 27 juin 2009 à 02:50 | Permalien

    Bamboo> merci de la réponse :-)
    Ah tiens, je n’avais pas pensé à Mes voisins les Yamada. Effectivement, il y a une certaine ressemblance de thème, mais je dirais alors autant qu’avec « Bonjour » de Ozu.
    C’est en fait le surréalisme de The Taste of Tea qui emballe définivement le fan de Magritte que je suis.
    Et les cerisiers en fleurs. :-)

    Carth> euuhhh, je n’avais pas fait gaffe (faut dire que je ne suis pas gay, ça aide pas). Je n’ai pas trop aimé Vagues invisibles, pas tout compris, et trop lent. Ou alors il faudrait que je le revois. :wink: